Sam Bernard Design Comportemental

Transformer la résistance en engagement grâce au design comportemental.

Du médicament à l’aventure: 5 idées pour réinventer le développement professionnel.

Un constat m’a frappé dernièrement quand je réfléchissais à toutes les écoles dans lesquelles j’avais travaillé. Elles ont toutes en commun la même approche au regard de la formation: le développement professionnel est conçu comme un médicament prescrit.

Étant donné que deux des choses qui me passionnent le plus dans la vie sont la ludification et le développement professionnel, je regarde d’un œil beaucoup plus critique l’expérience de formation continue qui est proposée dans le monde de l’éducation (et sans doute dans beaucoup d’autres domaines professionnels).

Je ne peux m’empêcher de m’imaginer à quel point il pourrait être plus intrinsèquement motivant et gratifiant pour le personnel enseignant d’être apprenant à vie si l’on s’inspirait moindrement du jeu pour repenser l’expérience de croissance qu’est leur cheminement professionnel.

Et si le développement professionnel était conçu comme un monde à explorer plutôt qu’un médicament prescrit?

Analyse de l’expérience actuelle

Prenons un instant pour constater l’état de la situation. Bien entendu, la réalité que je dépeins ci-dessous est une généralisation. Toutefois, je suis convaincu que tout le monde a déjà vécu la situation suivante dans au moins un de ses milieux de travail:

Un besoin est ciblé, habituellement par la direction. Ce besoin n’est pas universel. Une solution est présentée et elle demande à quelques personnes de maitriser une nouvelle pratique. Un avant-midi de formation est imposé à toute l’équipe lors d’une journée pédagogique. Résultat: des retombées très limitées et beaucoup d’argent dans le vide.

Il n’y a pas grand-chose de plus frustrant comme professionnel de l’éducation que de se sentir prisonnier pendant trois heures d’une formation qui ne nous concerne pas du tout. On voit le précieux temps qui nous glisse entre les doigts.

Bon, il n’y a pas que du négatif! Le personnel peut toujours faire des demandes de formation en fonction de ses intérêts et de ses besoins… Sauf qu’elles sont refusées parce que le budget est limité ou parce qu’il manque de personnel pour la suppléance.

Avec tout ça, il n’est pas étonnant que plusieurs de nos collègues trouvent confort dans leurs pratiques actuelles et adoptent une posture de Gardien du cadre devant différents chantiers pédagogiques qui nécessitent l’acquisition de nouvelles compétences.

Regardons sous l’œil des leviers de motivation Octalysis de Yu-kai Chou où sont les lacunes de l’expérience de développement professionnel. Les solutions proposées seront orientées avec l’intention de stimuler ces leviers pour rendre l’expérience engageante et intrinsèquement gratifiante.

Le graphique

Les constats

Lorsque j’observe cet octogone, je constate qu’aucun levier de motivation n’est performant. Même le plus fort, soit Rareté & Impatience (Levier #6), est moyennement fort. Ça veut dire que les chances que l’expérience génère de l’engagement vers les actions souhaitées (se donner des objectifs, s’informer, lire, suivre des formations, développer ses compétences, réinvestir dans son enseignement, etc.) sont très faibles.

Je remarque aussi que le bas du graphique est plus fort que le haut, ce qui veut dire que l’expérience est plus riche en ludification négative. Cette dernière est pertinente pour mobiliser de l’engagement rapide, mais elle devient décourageante à long terme si on n’équilibre pas l’expérience avec une bonne dose de ludification positive.

Finalement, bien que le levier de motivation Rareté & Impatience soit moyennement fort, on constate que les raisons ne sont pas particulièrement positives: nombre limité de places, risques de se voir refuser une formation, coûts élevés d’inscription, formations offertes qu’une seule fois.

Autant ces raisons peuvent pousser une personne à s’inscrire impulsivement à une formation, autant on peut s’imaginer que cette même personne finira par se dire «je ne pourrai jamais y aller de toute façon. Je ne ferai pas de demande pour rien».

Voyons maintenant ce que l’univers d’un jeu à monde ouvert a à offrir en guise d’expérience. On s’en servira ensuite pour imaginer de quoi aurait l’air le développement professionnel s’il s’en inspirait un peu.

Les jeux à monde ouvert

Image générée par l’IA avec le modèle Nano Banana Pro

Ce qui caractérise un jeu à monde ouvert

Les jeux à monde ouvert promettent tous la même chose aux personnes joueuses: la liberté. Les personnages évoluent dans un vaste territoire géographique sans barrière immédiate. Ce type de jeu repose principalement sur les quatre piliers suivants:

  1. Exploration non linéaire: le jeu ne nous impose pas d’itinéraire. Plusieurs propositions sont faites, mais celles-ci peuvent être ignorées au profit d’une séance de marche en montagne ou en forêt si l’on désire seulement découvrir l’étendue du territoire.

  1. Fluidité : le jeu est une expérience continue sans temps de chargement pour faire apparaitre les différentes zones du territoire. C’est une véritable prouesse technique qui donne une impression que le monde est «réel».

  1. Interaction et émergence: l’écosystème du jeu à monde ouvert est vivant. La météo est dynamique, on voit la journée passer du jour à la nuit, les personnages non-joueurs ont leur propre routine, etc. Des événements spontanés peuvent émerger et interrompre la route du personnage principal. On peut interagir avec presque tout: objets, animaux, personnages.

  1. Contenu foisonnant: le monde est rempli d’activités secondaires à la quête principale (quêtes secondaires, objets cachés, mini-jeux, etc.).

Image générée par l’IA avec le modèle Nano Banana Pro

Quelques mécaniques de jeu typiques au jeu à monde ouvert

Ce type d’expérience de jeu est riche et complexe. La liste suivante est loin d’être exhaustive. Elle vise à toucher à chaque levier de motivation et à cibler les mécaniques qui sont plus spécifiques aux jeux à monde ouvert.

  1. Narration visuelle (Levier de motivation #1 – Sens épique & Appel de la vocation): la personne joueuse est visuellement plongée dans un univers narratif fort et immersif. L’histoire qu’elle vit au travers de son personnage lui insuffle un sens épique qui rend l’expérience puissante et agréable.

  1. Quêtes principales et secondaires (Levier de motivation #2 – Développement & Accomplissement): le monde est jonché d’opportunités de progresser et de vivre des défis. La personne joueuse peut suivre l’arc principal et ne jouer que les quêtes principales, mais elle peut aussi croiser sur sa route de nombreuses possibilités de relever des défis par des quêtes (généralement plus courtes) qui dévient de la trajectoire narrative principale. Ces quêtes secondaires offrent une progression alternative au personnage.

  1. Arbre de compétences (Levier de motivation #3 – Autonomie créative & Rétroaction): mécanique de rétroaction qui permet à la personne joueuse de développer stratégiquement des compétences qui lui offriront des bonus sur certaines actions. Cet outil décortique en compétences l’ensemble des habiletés qui mènent à la victoire.

  1. Ensembles de collections (Levier de motivation #4 – Propriété & Possession): les vastes mondes sont propices à cacher de nombreux artéfacts. Plusieurs jeux invitent la personne joueuse à collectionner ces objets. Ceux-ci sont alors regroupés dans différentes catégories. Lorsqu’une collection est complétée, une récompense prestigieuse est remise. Toutefois, le plaisir d’enrichir sa collection est souvent supérieur au plaisir de réclamer la récompense!

  1. Mode multijoueur (Levier de motivation #5 – Influence sociale & Sentiment d’appartenance): certains de ces environnements virtuels peuvent être explorés avec un ou des partenaires. Grâce au jeu en réseau, il est maintenant tellement facile de rendre le jeu vidéo social. On peut rejoindre des amis en quelques secondes et accomplir des quêtes de groupe.

  1. Opportunités débloquées (Levier de motivation #6 – Rareté & Impatience): une des belles qualités du design de ces expériences de jeu est leur capacité à dicter le rythme de ces dernières. Comme on ne veut pas noyer la personne joueuse dans une tonne de possibilités, on ne lui en offrira que quelques-unes à la fois. Par contre, dès qu’une quête est complétée, de nouvelles opportunités sont instantanément débloquées, ce qui donne envie de continuer «encore un petit peu».

  1. Easter Eggs (Levier de motivation #7 – Imprévisibilité & Curiosité): je parlais d’artéfacts cachés il y a un instant. De nombreux jeux à monde ouvert veulent récompenser la curiosité naturelle des personnes joueuses au profil explorateur en leur permettant de trouver, de manière inattendue, des surprises sur la carte. Les Easter Eggs peuvent être des clins d’œil à la culture populaire ou encore du contenu visuel qui cause la surprise, l’intrigue ou le rire par exemple.

  1. Opportunités éphémères (Levier de motivation #8 – Peur de la perte & Évitement): par le simple fait de circuler dans la carte, la personne joueuse risque de croiser de nombreuses opportunités éphémères. L’exemple le plus commun est lorsque des personnages non-joueurs apostrophent le personnage principal avec une question, une demande ou un défi soudain. L’opportunité proposée est toujours très courte, mais il est quand même possible de l’ignorer. Toutefois, il faut être en paix avec le fait que cette opportunité spécifique ne se représentera plus jamais!

Et si le développement professionnel s’inspirait des jeux à monde ouvert?

Le développement professionnel comme un jeu à monde ouvert.

Image générée par l’IA avec le modèle Nano Banana Pro

Je vais vous avouer quelque chose. Un de mes plus grands rêves est de créer une expérience ludifiée dans laquelle tout le personnel enseignant du Québec serait motivé à suivre des formations et à documenter son parcours d’apprentissage.

Je crois beaucoup au potentiel du jeu à monde ouvert comme source d’inspiration principale pour y arriver. Comme c’est un exercice colossal que de créer une expérience de ce genre, je vais simplement partager mes idées embryonnaires dans cet article, c’est-à-dire les liens que je suis capable de faire entre les deux univers sans trop chercher. Ces idées visent à plaire aux quatre types de joueurs de la matrice de Richard Bartle dont j’ai parlé dans mon dernier article.

Si le développement professionnel était davantage pensé comme un jeu à monde ouvert, voici ce qu’on pourrait y retrouver.

Une mission pour nous guider (Levier #1 – Sens épique & Appel de la vocation)

Comme le font la carte, la boussole et la trame narrative dans un jeu vidéo, nous avons besoin de quelque chose qui saura guider nos choix et nos actions.

Chaque établissement scolaire devrait se doter d’une mission partagée et rendre celle-ci bien visible dans l’école ou dans le salon du personnel. De plus, chaque personne enseignante devrait formuler sous forme de mission personnelle l’impact qu’elle veut avoir dans le monde de l’éducation. Cette mission devient en quelque sorte le but du jeu.

Des défis en rotation (Levier #2 – Développement & Accomplissement)

Les jeux à monde ouvert en ligne vont souvent offrir du nouveau contenu pour maintenir la curiosité des personnes joueuses les plus assidues. Ce contenu en rotation prend souvent la forme de défis temporaires qu’il faut accomplir avant la fin de la période en cours pour toucher la récompense.

Dans un contexte de développement professionnel, je verrais une adaptation du concept sous forme de défis mensuels: découvre une pratique pédagogique innovante, mets-la en pratique et partage ton expérience avec les autres avant la fin du mois.

Cette mécanique de jeu touche aussi aux leviers de motivation #6 (Rareté & Impatience) et #7 (Imprévisibilité & Curiosité).

Arbre des compétences (Levier #3 – Autonomie créative & Rétroaction)

Je verrais bien le référentiel des compétences professionnelles en enseignement être décortiqué de manière à ce que chacune des 13 compétences soit divisée en différents niveaux de maitrise, atteignables en accomplissant des tâches de développement professionnel bien précises.

J’apprécie particulièrement l’autonomie professionnelle en éducation et cette mécanique permettrait à tout le monde d’avoir un certain contrôle stratégique sur sa façon de «jouer le jeu». Qu’est-ce que je veux améliorer en premier? Qu’est-ce que je veux maitriser avant tous les autres?

Mon espace personnalisé (Levier #4 – Propriété & Possession)

Imaginez une sorte de rencontre entre le portfolio d’apprentissage, la salle de classe et la collection d’items! Après ses élèves, il n’y a rien qu’une personne enseignante aime plus que sa classe. Chaque personne participante aurait son espace virtuel: une salle de classe un peu drabe. Toutefois, celle-ci pourrait être personnalisée grâce à une multitude d’items de différents niveaux de rareté que l’on pourrait gagner ou acheter.

En revenant sur la plateforme chaque semaine, on peut ouvrir un coffre au trésor qui distribue des items gratuitement. En consignant ses formations dans l’espace portfolio de la classe, on obtient des points échangeables qu’on peut ensuite utiliser dans le marché virtuel pour bonifier sa classe virtuelle. Personnellement, je serais accroc à cette fonctionnalité. Si vous avez déjà joué au Sims, celle-là est pour vous!

Mentorat (Levier #5 – Influence sociale & Sentiment d’appartenance)

Certains jeux en ligne permettent de mentorer des personnes débutantes pour leur offrir un petit coup de pouce dès le départ. L’équivalent dans le développement professionnel s’avère être l’une des pratiques les plus appuyées par la recherche scientifique en insertion professionnelle.

Dans cette expérience ludifiée, chaque personne débutante serait associée à une personne expérimentée qui pourrait la guider dans l’expérience, mais surtout dans son cheminement professionnel. Cibler ses objectifs, ses forces et ses besoins les plus urgents. Une expérience à la fois utile pour la personne débutante et très gratifiante pour la personne expérimentée.

Du médicament à l’aventure

Ce «monde ouvert» du développement professionnel n’existe pas encore sous forme d’application. C’est, pour l’instant, un rêve que je chéris.

Cependant, nous n’avons pas besoin d’attendre qu’un développeur code cette plateforme pour en adopter la philosophie. Comme leaders scolaires ou comme porteurs de dossiers pédagogiques, nous avons le pouvoir de changer la conception de nos formations et notre vision du développement professionnel dès demain.

Nous pouvons arrêter de prescrire le «médicament» de la formation unique pour tout le monde. Nous pouvons commencer, petit à petit, à offrir des quêtes secondaires, à valoriser l’expertise par le mentorat et à laisser nos collègues construire leur propre arbre de compétences.

L’objectif reste le même : avoir un personnel enseignant engagé, compétent et heureux de prendre une posture d’apprenant à vie. La différence, c’est que dans un monde ouvert, les profs sont les héros de leur propre parcours, et non de simples figurants dans le plan de match de quelqu’un d’autre.

À vous de jouer!

Si cette plateforme était lancée demain matin et que vous pouviez transformer un seul élément de votre expérience de développement professionnel, que changeriez-vous?

💬 Répondez dans les commentaires!

Abonne-toi sur LinkedIn pour ne rien manquer des prochaines publications!

Avatar de Sam Bernard

Ne garde pas cette pensée pour toi. Partage-la ici! 👇🏻

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

© 2026 Sam Bernard Design Comportemental

Politique de confidentialité