Le mauvais coupable: un combat perdu d’avance
Dans les dernières années, on a pointé du doigt les écrans pour bien des maux. On dit que les récentes technologies donnent des allures de zombies à nos élèves. Le réflexe en éducation est souvent d’interdire, de confisquer ou de légiférer sur le temps d’écran. On l’a d’ailleurs vu avec l’interdiction du téléphone cellulaire dans les écoles québécoises en septembre 2025.
Pourtant, lorsqu’on regarde les données recensées, on constate que la réalité est loin d’être dramatique. Selon le mémoire de la Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP) sur l’impact des écrans et des réseaux sociaux sur la santé et le développement des jeunes, publié en 2024, 78% des élèves ont un temps d’écran de moins de 3h par jour.
Et si le problème, ce n’était pas l’outil, mais notre manque d’habiletés mentales à l’utiliser?
Dernièrement, j’ai lu le livre Indistractable: How to Control Your Attention and Choose Your Life par l’auteur et spécialiste du design comportemental Nir Eyal. Il mentionnait qu’avant l’arrivée des téléphones cellulaires, ce sont les jeux vidéo, la télévision, le cinéma et les bandes dessinées qui ont été blâmés pour les mêmes raisons que l’on blâme le cellulaire.
Bien que le téléphone intelligent rende les distractions plus nombreuses et plus faciles d’accès que ses prédécesseurs, il faut admettre que Eyal a raison: la technologie n’est pas la cause de la distraction, c’est le symptôme d’un malaise interne.

Lancer les enfants dans la piscine avant de leur avoir appris à nager
L’une des analogies les plus fortes du livre Indistractable est celle de l’apprentissage de la natation. L’auteur mentionne qu’on ne lancerait jamais un enfant dans l’eau profonde sans lui avoir appris à nager. Pourtant, on leur donne accès à Internet et aux réseaux sociaux, des sources infinies et ultrarapides d’informations et de divertissement, sans leur apprendre à gérer l’ennui ou l’impulsion!
Nir Eyal mentionne qu’un enfant ne devrait jamais avoir un appareil intelligent avant de savoir comment utiliser des fonctionnalités comme Ne pas déranger ou désactiver les notifications de certaines applications.
Sans ces apprentissages clés, c’est bien beau interdire ou confisquer la technologie, mais ça ne règlera pas le problème plus profond de la distraction. D’ailleurs, qu’est-ce qu’on entend par distraction?
Dans son livre, Eyal explique la distinction entre traction et distraction comme suit:
- Distraction: tout ce qui nous éloigne de ce qu’on a prévu accomplir (par exemple, lire un courriel est une distraction à une tâche que je veux accomplir au travail, même si le courriel est en lien avec mon emploi).
- Traction: Tout ce qui nous rapproche de nos objectifs.
En contexte scolaire, une élève qui jouerait à Minecraft à la maison avant de faire ses devoirs parce qu’elle a planifié du temps de jeu pour relaxer entre sa journée d’école et une période de concentration serait considérée en traction. Ce temps de jeu était planifié et l’activité la rapproche de son objectif de relaxer.
À l’inverse, un élève qui scroll sur TikTok pour éviter de ressentir le stress de son examen de math à venir au lieu de s’offrir un temps d’étude ou de visualisation serait considéré en distraction. Ce temps sur les réseaux sociaux l’éloigne de son objectif de réussir son évaluation.
La ligne peut paraitre mince entre les deux cas, mais tout est dans la gestion du temps.
«La gestion du temps est une gestion de la douleur»
Nir Eyal [traduction libre]
Interdire ou entraîner?
En design comportemental, un comportement ou une action est initié par un déclencheur. Il existe deux types de déclencheurs:
- Déclencheur externe: un mécanisme visuel, sonore ou sensoriel qui attire l’attention de notre cerveau. Les déclencheurs externes qui sont les plus connus universellement sont les sonneries (Ding! Ping!), les vibrations, les bannières et les pastilles rouges sur nos appareils intelligents.
- Déclencheur interne: un mécanisme émotionnel qui nous pousse à faire une action ou un comportement. Ceux qui sont les plus difficiles à gérer en lien avec le temps d’écran sont l’ennui, l’anxiété et la fatigue. Les émotions positives (ex.: l’excitation) font toutefois partie de la même catégorie.
En ressentant de l’ennui, de l’anxiété ou de la fatigue, le cerveau tombe en mode évitement, un levier de motivation puissant pour générer une action rapide. L’élève qui n’a pas appris à gérer un tel déclencheur interne va chercher une échappatoire numérique rapide pour obtenir de la dopamine, ce distributeur de victoires rapides que recherche le cerveau.
Interdire les téléphones sans éduquer les jeunes à vivre avec cet inconfort, ce n’est pas leur rendre service. On ne règle pas le problème de l’attention, on le déplace.
L’élève qui s’ennuie va simplement rêvasser ou trouver une autre source de distraction non numérique.
Alors, comment peut-on entrainer le cerveau des élèves à devenir impossibles à distraire?
Le Cadre de référence de la compétence numérique comme plan d’entrainement

Au lieu de réinventer la roue, utilisons les outils qui sont déjà à notre disposition. Le Cadre de référence de la compétence numérique offre des pistes de solution qui vont de pair avec certains concepts que l’on retrouve dans Indistractable. J’ai regroupé 4 dimensions du Cadre avec 3 concepts du livre de Nir Eyal.
Dimension 1 – Agir en citoyen éthique
L’objectif: Prendre conscience de l’impact du numérique sur son bien-être
L’action concrète: Enseigner aux élèves à identifier leurs déclencheurs. «Pourquoi as-tu ouvert ton téléphone? Étais-tu stressée? Ennuyée?». Être en mesure de nommer la cause du comportement les aidera à le prévenir la fois suivante. Lorsqu’on reconnait les signaux précurseurs, on est mieux préparé à leur faire face. C’est un peu comme se bâtir des «anticorps mentaux».
Dimension 11 – Pensée critique et jugement autocritique
L’objectif: Poser un jugement réflexif sur son utilisation du numérique.
L’action concrète: Enseigner la règle des 10 minutes de Nir Eyal. Si on a envie de céder à une distraction, on attend 10 minutes. Si après cette période d’attente, l’envie est encore présente, on se permet de la satisfaire. Généralement, la plupart des cravings vont disparaitre après cette période d’attente. Cette technique est un entrainement riche pour le cerveau: patience, volonté, gestion des émotions négatives. Une page web met quelques secondes à charger? On patiente au lieu d’ouvrir son téléphone.
Dimensions 2 & 9 – Autonomie
L’objectif: Devenir autonome dans son développement personnel et professionnel par la mobilisation d’habiletés technologiques.
L’action concrète: Le Time Boxing. Concept central d’Indistractable, le Time Boxing est un principe selon lequel on planifie notre horaire (un agenda numérique par exemple) en fonction de nos objectifs et de nos priorités. Pour pouvoir parler de distraction, il faut savoir de quoi on est distrait précisément.
De policiers à entraineurs
L’école ne doit pas avoir le rôle de la police du téléphone. Elle doit devenir le centre d’entrainement de l’attention. Comme le suggère la FEEP dans son mémoire, il faut travailler le climat scolaire et l’engagement. Il faut former le personnel enseignant pour qu’il puisse enseigner ces compétences aux élèves.
Par exemple, inviter les élèves à réfléchir au type de personne qu’ils aspirent à être dans les différentes sphères de leur vie: personnelle, relationnelle, scolaire. À partir de ces aspirations, comment devraient-ils gérer leur temps pour atteindre leurs objectifs et vivre en cohérence avec leurs propres valeurs?
On peut ainsi leur montrer à utiliser un calendrier numérique et planifier leur temps libre en réservant du temps pour chacune de leurs aspirations. On leur enseignera à respecter leurs engagements. Si quelque chose n’est pas à l’agenda, ça n’existe pas. Si une technologie, un objet ou une personne ne m’aide pas à atteindre mon objectif (traction), elle n’a pas sa place avec moi pendant cette période de temps planifiée à l’agenda. C’est une distraction.
On enseignera aussi aux élèves à paramétrer leurs appareils technologiques pour que ces derniers soient au service de leurs objectifs au lieu de l’inverse. Pensons aux habiletés comme organiser son écran principal pour réduire les distractions, utiliser le mode Ne pas déranger, configurer des modes de concentration, gérer les notifications, etc.
L’école de demain ne sera pas celle qui aura banni les écrans, mais celle qui aura formé une génération impossible à distraire.
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